L’Eglise russe souffle vers l’Ouest ses valeurs chrétiennes

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L’Eglise russe souffle vers l’Ouest ses valeurs chrétiennes


russieinfo.com, 02/06/2014
Puppinck.jpgSuite aux déclarations de la Russie qui se présente comme « le gardien des valeurs chrétiennes », Russie Info fait réagir Gregor Puppinck, venu rencontrer le Patriarcat de Moscou au sein d’une délégation française, et qui travaille auprès du Conseil de l’Europe.

En 2013, devant le club Valdaï d’experts internationaux sur la Russie, Moscou marquait sa différence envers les Occidentaux dans sa vision de société. Vladimir Poutine plaidait alors pour un retour aux fondements de « l’identité russe » face à une Europe qui renonce « à ses racines, à son idéologie traditionnelle, culturelle et religieuse, et même sexuelle…« , faisant ici allusion au mariage homosexuel. Le président russe estime que la Russie est sans doute « l’un des derniers gardiens de la culture européenne, des valeurs chrétiennes et de la véritable civilisation européenne ».

En avril 2014, s’est organisée une rencontre entre les représentants du Patriarcat de Moscou, l’évêque de Bayonne, Monseigneur Aillet et différents représentants d’associations françaises d’inspiration catholique.

Parmi eux, Gregor Puppinck, docteur en droit et directeur du European Centre for Law and Justice (ECLJ) * qui a mis en relation la délégation française avec le Patriarcat de Moscou.

ENTRETIEN avec Gregor Puppinck sur les motivations de ce voyage qui a fait l’objet de critiques en France, ainsi que sa vision sur le rôle de la Russie dans la défense des valeurs chrétiennes.

Russie Info : Vous faites partie d’une association de défense des droits de l’homme. Ne peut-il pas paraître paradoxal d’aller en Russie, pays tant décrié sur cette question ?

Gregor Puppinck : Notre voyage, prévu de longue date, était une démarche œcuménique et sociale dans le prolongement du rapprochement actuel entre catholicisme et orthodoxie. Ensuite, nous ne sommes restés que quelques jours à Moscou, et je ne prétends pas connaître ce vaste pays, mais seulement avoir quelques impressions que je peux partager.

S’agissant des droits de l’homme, il y en existe différentes conceptions. Si on prend, par exemple, le cas de l’avortement, il y a la conception libertaire qui place le curseur sur la liberté individuelle de la femme, et celle opposée qui place le curseur sur le respect de la vie et de la dignité humaine. Il ne faut pas croire que la position libertaire soit nécessairement la bonne. La vraie question est qu’il y a un véritable conflit socio-culturel qui traverse l’Europe et l’Occident, et la Russie est devenue l’un des pôles de ce conflit depuis qu’elle a entrepris de s’appuyer sur les valeurs fondamentales et chrétiennes pour restaurer la société russe.

La visite d’avril 2014 a avant tout été motivée par la volonté de Monseigneur Aillet, évêque de Bayonne, de développer des relations internationales dans les milieux de la défense de la famille. Les sujets évoqués portaient sur la prévention de l’avortement et du divorce, et la protection de la famille. L’avortement, le divorce, et l’alcoolisme étant des fléaux sociaux hérités du communisme. Nous souhaitions donc comprendre comment ce pays qui a subi l’athéisme, qui a été moralement, spirituellement et humainement ruiné, peut reconstruire sa société, et comment l’Eglise orthodoxe y contribue activement. Comment reconstruire une culture de vie et une culture familiale fondée sur le mariage ? Voilà ce qui nous intéresse, et savoir comment catholicisme et orthodoxie peuvent être plus unis en ce sens.

Russie Info : Justement, où en sont ces sujets de société en Russie ?

Gregor Puppinck : Le taux d’avortement a beaucoup baissé mais il est encore catastrophique : il y en a encore autant que de naissances. S’agissant de la gestation par autrui (GPA), c’est un sujet sensible en Russie car l’Eglise orthodoxe se rend compte que sa légalisation a été une erreur. Cette mesure avait été alors présentée et acceptée comme nataliste, or ce n’est pas le cas, la GPA est un commerce, et elle bénéficie surtout aux Occidentaux qui viennent chercher des enfants « pas chers » en Russie. C’est un commerce implanté avec des intérêts financiers substantiels. L’Eglise orthodoxe aimerait que les autorités civiles reviennent sur cette loi, mais elles ne semblent pas prêtes. Cela montre les limites politiques du pouvoir de l’Eglise envers le gouvernement.

S’agissant de l’homosexualité, il y a aussi une forte opposition entre les gouvernements et média occidentaux et « l’Europe orthodoxe ». Ce sujet a acquis une importance considérable dans les relations internationales. Globalement, il y a une opposition entre ceux qui défendent les droits et libertés des adultes homosexuels et qui souhaitent que les pratiques LGBT soient normalisées, en particulier dans l’esprit des jeunes générations, et ceux qui veulent au contraire protéger les enfants contre une sexualisation trop précoce et contre la prétention d’adultes à avoir un « droit à l’enfant ». C’est ce qui explique l’opposition en France à l’introduction de l’idéologie du genre à l’école et à certaines formes de procréation médicalement assistée (PMA) et d’adoption.

Sur ces questions de société, catholicisme et orthodoxie sont complètement unis. Le seul point de désaccord concerne le divorce, pour des motifs théologiques.

Russie Info : Qu’attendez-vous de la Russie dans vos combats ?

Gregor Puppinck : Nous ne travaillons pas uniquement avec l’Eglise de Russie mais aussi l’Eglise Orthodoxe de Roumanie ou de Grèce. Mon rêve personnel, c’est une Europe unie, réconciliée avec sa foi et sa culture chrétiennes, et dont elle tire une vitalité bénéfique à elle-même et au monde. Je pense que ce n’est qu’à travers le christianisme que l’Europe peut surmonter durablement les facteurs de division économiques, idéologiques et politiques. Le christianisme est la seule réalité métapolitique que nous possédions en commun, et toute l’histoire montre qu’il est bénéfique à la civilisation. D’ailleurs, la crise actuelle de l’Union européenne résulte largement de la perte de son projet chrétien initial au profit d’un modèle libéral individualiste.

Face aux forces « postmodernes », les églises chrétiennes ont vocation à être davantage unies pour maintenir et actualiser l’humanisme chrétien ; ce sont deux modèles de société exclusifs l’un de l’autre, et en compétition.

Russie Info : Quelles sont l’action et l’influence de l’Eglise orthodoxe de Russie au Conseil de l’Europe ?

Gregor Puppinck : Il y a des contacts entre les députés russes et l’Eglise orthodoxe. Certains députés russes souhaitent défendre l’humanisme chrétien européen, qui était le projet original du Conseil de l’Europe. Je crois que pendant longtemps ils n’étaient pas tellement intéressés à se battre à Strasbourg car peut-être étaient-ils dans une forme d’isolement psychologique. Il y avait comme un rejet mutuel hérité de la guerre froide, et une relation de maître à élève : l’Occident enseignant la modernité aux ex-pays soviétiques. Maintenant, à l’occasion des différents dossiers sur lesquels nous travaillons, nous essayons de dépasser cette fracture pour créer des alliances entre pays qui, de part et d’autres de l’Europe, sont attachés à la foi chrétienne et au type de société qu’elle produit.

Dans la défense des valeurs chrétiennes au sein de ces instances, il se dessine un axe Rome – Bucarest – Moscou. Cet axe a fonctionné à plusieurs reprises, notamment lors de l’affaire italienne « Lautsi contre Italie », une affaire très importante dans l’histoire de la Cour Européenne des droits de l’homme. En 2009, celle-ci avait condamné l’Italie en raison de la présence de crucifix dans les salles de classe des écoles publiques. Avec l’ECLJ, nous avons coordonné la défense de l’Italie et dans ce cadre, nous sommes entrés en contact avec l’Eglise orthodoxe.

Une vision européenne plus large a émergé et nous nous sommes rendu compte qu’il pouvait y avoir des convergences culturelles et politiques entre des pays attachés à la culture chrétienne en Occident. On a toujours pensé que l’unité européenne se ferait inéluctablement d’Ouest en Est, par une conquête de l’Est par le libéralisme économique et culturel occidental. Or, évènement rare, l’affaire Lautsi a provoqué un mouvement inverse d’Est en Ouest. L’Est de l’Europe, en s’appuyant sur le catholicisme, s’est opposé à l’Ouest pour la défense de la culture chrétienne et d’une juste conception de la liberté religieuse. Et elle a eu gain de cause.

Par ailleurs, la Russie est devenue un pôle d’influence important au sein du Conseil de l’Europe, de par sa masse, son nombre de députés, son influence politique, et également par sa contribution financière au Conseil de l’Europe. Mais la Russie est aussi combattue au sein de ce Conseil.

Russie Info : Confirmez-vous le développement de l’Eglise de Russie hors de ses frontières ?

Gregor Puppinck : Effectivement, il est connu que l’Eglise de Russie s’implante hors de ses frontières, et pas seulement pour sa diaspora. D’ailleurs, une église russe est en construction à Paris mais aussi à Strasbourg. Il me semble que l’identité russe est fortement liée à l’orthodoxie, et le déploiement à l’étranger de l’Eglise russe orthodoxe est un corollaire du déploiement diplomatique de la puissance russe. Les deux vont ensemble. Je pense également que l’influence politique russe est pensée en lien avec l’influence culturelle, et cette dernière est en partie confiée à l’Eglise orthodoxe, ce qui explique son développement. Cela fait partie d’une politique plus générale d’accroissement de l’influence internationale de la Russie dans sa dimension civile et culturelle.

Concernant l’Eglise russe, j’ai été très marqué par son dynamisme, qu’il est excessif de réduire à sa collaboration avec l’Etat. C’est une église dynamique, jeune, avec beaucoup de séminaristes, enracinée liturgiquement et avec une forte volonté d’action sociale. Ces milliers de séminaristes ont du travail devant eux ! C’est un phénomène étonnant qui démontre qu’il est impossible de tuer l’âme. De plus, je tiens à dire que nous avons rencontré de très belles personnalités.

Beaucoup de personnes sont incapables de comprendre que la religion dépasse de très haut la politique lorsqu’elle est animée d’une foi sincère et vive. Réduire la religion à sa seule dimension politique, c’est manquer l’essentiel ; c’est comme être sourd lors d’un concert : on voit l’orchestre sans percevoir ce qui l’anime.

Russie Info : Pourquoi ce renouveau spirituel en Russie et ce déclin en Europe de l’Ouest ?

Gregor Puppinck : La foi pousse mieux dans le désert et dans les ruines que dans l’opulence. La Russie est devenue un désert spirituel, elle a été ruinée moralement par le communisme, par sa longue déliquescence, puis par l’ultralibéralisme. Il semble que le gouvernement actuel veuille reconstruire la société en s’appuyant sur les fondamentaux russes : un pouvoir fort et l’orthodoxie. On ne peut pas reconstruire une société dans le vide, avec seulement des idées. Il faut rétablir la santé publique, les familles, le tissu social, les solidarités, l’identité. Dans la situation de ruine dans laquelle était la Russie, c’est le vieux logiciel d’origine qui s’est réactivé et qui donne un certain résultat.

Concernant l’Europe occidentale, je ne ferai pas un tableau aussi noir de la situation, on assiste aussi à une polarisation. Il y a d’un côté une affirmation plus forte des valeurs chrétiennes, et de l’autre un rejet plus fort. Mais il y a une aspiration de la jeunesse, en France en particulier, à plus d’authenticité et de simplicité : sa principale aspiration est de fonder une famille stable et unie ; ce n’est plus le succès matériel individuel.

* Fondée en 1998, l’ECLJ est une organisation non gouvernementale d’inspiration chrétienne, basée à Strasbourg, dédiée à la protection des droits de l’homme. Composée uniquement de juristes, cette organisation travaille auprès du Conseil de L’Europe, de la Cour Européenne des Droits de l’homme dans les domaines suivants: défense de la liberté religieuse, questions liées à la bioéthique, au début et à la fin de la vie.

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Publié par:
Benoit

Publié sur:
juin 13th, 2014

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