Avortement : le tabou français

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Avortement : le tabou français


famillechretienne, 14/01/2015
En 2012, près de 219 200 interruptions volontaires de grossesse (IVG) ont été réalisées en France (Ined). Un tiers des femmes en France ont recours à l’IVG au moins une fois au cours de leur vieQuarante ans après la loi Veil, la grande époque des militants pro-IVG paraît lointaine. Aujourd’hui, l’heure pour eux serait plutôt au désenchantement, et à déplorer le manque de médecins pour pratiquer des avortements en France. Du coup, la pression est décuplée sur les médecins qui se retrouvent sommés de pratiquer des IVG. Que s’est-il passé ? Pour le Dr Mardon-Lerolle, gynécologue-obstétricienne, on touche à la racine du problème : « C’est surprenant qu’il n’y ait pas assez de médecins pour pratiquer des IVG malgré les plateaux techniques, la légalité… Ce n’est pas parce que c’est mal payé ou que ce n’est pas considéré. C’est parce que c’est éminemment un problème éthique ». Mais l’omerta est encore très forte et seuls les médecins catholiques osent témoigner.

Médecin généraliste installé depuis dix-huit ans, le Dr Vincent Chaume reçoit, plusieurs fois par mois, dans son cabinet de Nîmes, des femmes qui souhaitent interrompre leur grossesse. Trop jeunes, trop seules, inquiètes, elles vont voir leur généraliste, le médecin de famille, pour lui demander de l’aide. Le Dr Chaume les écoute, « accueille la douleur et la souffrance dont elles [lui] font part ». Puis il leur parle « de la vie qui est en elle, avec délicatesse ».

Lorsqu’il a choisi d’être généraliste, ce praticien, père de cinq enfants, ne s’attendait pas à être confronté si souvent à la question de l’avortement. « Je n’y étais pas du tout préparé. Mais j’ai mûri ma réflexion sur ce sujet : en aucun cas je ne prescrirai des examens ou des prises de sang qui n’iraient pas dans le sens de la vie. » Faisant valoir l’objection de conscience, il dirige ses patientes vers d’autres médecins. Il dit ne subir aucune pression de ses confrères. Et n’hésite pas à témoigner auprès des étudiants en médecine qu’il reçoit en stage, avec qui il a « de belles discussions : j’essaie de leur montrer qu’on peut pratiquer la médecine en ayant ce respect de la vie  ». Ses pairs connaissent sa position, et personne ne s’en est jamais plaint. Ses patientes continuent à le voir, même après un avortement.

« Tant que je suis clair dans ma position, je me sens libre de mes paroles et de mes actes  », affirme-t-il. Cette liberté revendiquée, et acquise avec patience et force, n’est pourtant pas le lot de tous les praticiens objecteurs de conscience.

Chère liberté

Le Dr N., gynécologue obstétricienne dans un hôpital public du sud de la France, n’a jamais eu son mot à dire à ce sujet : « La directrice m’a bien fait comprendre que le contexte était particulier, qu’ici on pratiquait des IVG, que je n’avais pas le choix. Que cela faisait soi-disant partie du poste ». Pour elle, comme pour beaucoup de médecins qui refusent de pratiquer des IVG, la seule solution pour échapper aux pressions est de quitter l’hôpital et d’ouvrir son cabinet en ville.

Le Dr L., lui, a quitté l’inconfort de la médecine libérale pour un poste de chef de service. Seulement, au bout de deux ans de pratique, le voici contraint d’organiser dans ses équipes des interruptions de grossesse. La direction de l’hôpital lui fait bien comprendre que c’était non négociable. « J’en étais malade », lâche pudiquement le praticien sexagénaire. Il finira par démissionner pour retrouver sa liberté.

Une liberté chèrement acquise par tous les gynécologues, généralistes, sans oublier les sages-femmes, qui font le choix de défendre la vie. Et qui refusent ainsi de pratiquer un certain nombre d’actes qui sont de leur ressort. A., sage-femme, raconte que, dans la pratique, « on nous fait bien comprendre que si l’on ne prend pas une patiente en charge, c’est une faute professionnelle  ». Souvent, ces professionnelles sont sommées de pratiquer des interruptions médicales de grossesse (IMG), en particulier avant vingt-deux semaines de grossesse. Il s’agit alors de déclencher la naissance d’un fœtus qui n’est pas viable. « On ne sait jamais dans quel état va naître le bébé. Quand il y a une interruption médicale de grossesse dans une salle de naissance, l’ambiance est morbide. Ça retentit sur toute l’équipe. »

Refuser d’avorter des femmes demande un réel courage de la part de ces objecteurs de conscience. Lesquels savent aussi que ces actes ne sont jamais pratiqués par plaisir par leurs collègues.

Pour parvenir à faire entendre ce « non », la réflexion en amont est essentielle. Mais hélas, ces questions éthiques sont rarement abordées pendant les études de médecine. Tous les praticiens n’ont pas la formation, ou, dans leur entourage, des personnes en mesure de les faire réfléchir sur le sujet. Tous cheminent, à leur manière, vers ce choix. Ainsi, le Dr O. raconte qu’au début de son internat, elle a dû pratiquer des IVG, geste « technique » souvent réservé aux étudiants. Parce qu’il ne demande pas beaucoup d’expertise. Parce que cela permet de « se faire la main ». « Je n’y avais jamais vraiment réfléchi, confie cette jeune mère de famille, pendant mes études, j’avais la tête dans le guidon. Je me disais que je me poserais ces questions plus tard. Mais ça m’est tombé dessus. » Après avoir réalisé plusieurs interventions de cet ordre, O. choisit de « sortir de l’engrenage  ». Avec l’aide de son époux, d’un prêtre, elle mûrit sa décision et fait valoir avec fermeté son objection de conscience. Elle n’hésite d’ailleurs pas à l’évoquer dès son entretien d’embauche, lors de son recrutement dans l’hôpital où elle travaille aujourd’hui.

Menaces de licenciement

Au quotidien, ces médecins, catholiques la plupart du temps, doivent réaffirmer sans cesse le choix qu’ils ont fait de ne pas interrompre les grossesses de leurs patientes. Grains de sable dans l’organisation des services, souvent mal vus par leurs confrères, par leur hiérarchie, ils doivent également expliquer leur position aux femmes qu’ils reçoivent. Avec beaucoup de délicatesse, tous parlent du choix de la vie. En prenant bien soin de ne pas employer des mots brutaux. Le Dr Chaume note que « toutes ont de réelles souffrances. Rapidement, je leur parle de la vie qui est en elles  ». Le Dr Sylvie de Kermadec, la soixantaine, pose quelques questions à ses patientes. Leur demande avec simplicité ce qu’en pensent le père, ses parents… « J’essaie de me raccrocher à une bouée, de voir si, dans leur entourage, des personnes les encouragent à poursuivre leur grossesse. Mais ça prend du temps, la montre s’arrête. » Ainsi, il est arrivé qu’une jeune femme confie que son conjoint voudrait garder le bébé. Que ses parents sont prêts à l’aider. « Je lui donne mon numéro personnel, pour qu’elle puisse me joindre à tout moment, et poser toutes les questions qu’elle veut. »

Sylvie de Kermadec assure que de cette manière, les patientes sont plus libres de choisir. « Dans le cadre de l’IVG, si le médecin propose d’emblée l’interruption de grossesse, il ne respecte pas la liberté de choix de la mère. Il ne lui a pas fait envisager toutes les possibilités », précise-t-elle.

Cet argument, la gynécologue l’a utilisé à de multiples reprises, ajoutant que la loi est de son côté pour se justifier auprès de ses confrères les plus hostiles. Dès la première section du texte de la loi Veil, il est précisé que le médecin est tenu de « remettre à l’intéressée un dossier-guide comportant l’énumération des droits, aides et avantages garantis par la loi aux familles, aux mères, célibataires ou non, et à leurs enfants, ainsi que des possibilités offertes par l’adoption d’un enfant à naître » (art. L. 162-3). Cette pratique du « libre choix » lui vaut même une menace de licenciement de la directrice d’un centre de consultation dans lequel elle travaille.

 

Objection de conscience : ce que dit la loi Veil

Votée en 1975, la loi Veil stipule qu’un médecin « n’est jamais tenu de donner suite à une demande d’interruption de grossesse ni de pratiquer celle-ci mais [qu’]il doit informer, dès la première visite, l’intéressée de son refus » (art. L. 162-8.). Cette disposition s’applique aussi aux infirmiers, sages-femmes, auxiliaires médicaux.

L’objection de conscience accorde la possibilité de s’opposer au droit, en vertu du devoir moral, dans une situation avérée. Entre 1945 et 1946, ce sont les procès de Nüremberg qui actent la nécessité de respecter une loi de la conscience, en opposition au droit positif. Pour un médecin, la clause de conscience est « le droit de refuser la réalisation d’un acte médical pourtant autorisé par la loi mais qu’il estimerait contraire à ses propres convictions personnelles, professionnelles ou éthiques ». Elle peut être invoquée dans le cadre du refus de stérilisation, d’IVG et de recherche sur l’embryon.

Mis en cause au Conseil de l’Europe en 2010, le principe de l’objection de conscience est souvent menacé. Comme en 2013 par le Rapport Estrela, qui promouvait l’avortement comme un droit fondamental. De son côté, l’encyclique Evangelium vitae rappelle le droit à l’objection de conscience, en opposition à la « culture de mort ».

A. L.-C.

 

Jamais le Dr de Kermadec ne s’est laissé impressionner. Il faut dire qu’elle a pour elle l’expérience, la pratique, et l’autorité. Autant d’atouts dans une telle situation, dont les étudiants en médecine ne peuvent tirer parti. Dès lors, les jeunes chrétiens qui choisissent la spécialité de gynécologie se font de plus en plus rares. « Ils savent que ça va être très dur, reconnaît Sylvie de Kermadec. Maintenant, l’organisation du cursus essaie d’obliger les étudiants à passer par les services d’IVG. »

Élisabeth est l’une de ces catholiques qui choisissent malgré tout de devenir gynécologues. À 26 ans, la jeune femme raconte comment elle parvient à éviter de pratiquer des avortements. « Je n’ai pas pris la spécialité obstétrique, sinon c’est très difficile de refuser de faire des IVG. Au début de mes stages, je me mets d’accord avec mes co-internes, pour qu’elles se chargent à ma place des IVG médicamenteuses. » Pour l’instant, elle n’a pas eu de difficultés à faire valoir son objection de conscience. Et elle choisit autant que possible de faire ses stages dans des hôpitaux qui ne pratiquent pas d’IVG.

Des hôpitaux le plus souvent privés, dont les directeurs respectent la plupart du temps les convictions de son personnel soignant. B., sage-femme, rapporte ainsi que, dans la clinique dans laquelle elle travaille, le directeur est attentif à ne pas programmer d’IMG lorsque les médecins et sages-femmes de garde sont objecteurs de conscience. Après vingt ans de carrière, B. a toujours réussi à « passer à travers les mailles du filet. Grâce à la Providence ! »

Des temps de prière et de partage

Le Dr Chaume participe tous les ans au colloque de bioéthique organisé à Paray-le-Monial par la Communauté de l’Emmanuel. « Les temps de prière et de partage avec les confrères médecins sont indispensables. Quand on est médecin chrétien, isolé, c’est pratiquement impossible de tenir. Cela va tellement vite, de coucher quelque chose sur l’ordonnance : on est fatigué, c’est la dernière consultation, la fin de la journée… Sans une vraie vie de prière, sans l’appui de mes frères médecins, je ne sais pas comment je tiendrais. »

Il rappelle que les médecins chrétiens sont d’abord « chrétiens ». « Nous avons une vocation particulière, dans le prolongement de l’œuvre de guérison du Seigneur. Le chapitre 38 de l’Ecclésiastique le dit : “Au médecin rends les honneurs qui lui sont dus, en considération de ses services, car lui aussi, c’est le Seigneur qui l’a créé. C’est en effet du Très-Haut que vient la guérison, comme un cadeau que l’on reçoit du roi”.»

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Publié par:
Benoit

Publié sur:
janvier 31st, 2015

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