Contraception : des applis donnent un coup de jeune à la méthode Ogino

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Contraception : des applis donnent un coup de jeune à la méthode Ogino


rue89.nouvelobs, 14/05/2016
Morgane et son appli, en mai 2016Parce qu’aucun autre moyen de contraception ne leur correspond, des femmes choisissent un retour aux méthodes de grand-mères. Un smartphone à la main.

Emma, 23 ans, ne veut plus entendre parler d’hormones. Partie récemment de la ville pour vivre à la campagne « dans un monde sans publicité », elle ne veut plus prendre un médicament tous les jours non plus. Alors elle a arrêté la pilule. Deux années en sa compagnie l’ont vaccinée :

« La première année ça s’est bien passé mais la deuxième année j’avais les seins qui me faisaient super mal au milieu du cycle. »

Elle dit aussi qu’elle ne voulait plus duper son corps, organiser de fausses règles. C’était il y a trois ans. Et le stérilet ? Elle a essayé mais la pose a échoué. Trop douloureuse. Les préservatifs ?

« Ça dure quelques mois… »

« Je mange bio, j’ai des toilettes sèches, un compost… »

Autre situation, même diagnostic. Morgane, 31 ans, mère de deux enfants, médecin généraliste ne veut plus d’hormones non plus.

De la pilule, elle dit qu’elle écrase sa libido (un constat que partagent 20 à 40% des femmes sous pilule) et lui donne envie de manger tout le temps. Se débarrasser des hormones est par ailleurs un choix cohérent avec sa vie.

« Je mange bio, j’ai des toilettes sèches, un compost… »

Quant à Marion 30 ans, dans les ressources humaines et mère depuis 6 mois, elle dit de la pilule qu’elle lui faisait prendre du poids.

Des préservatifs ? « Vous n’allez pas lui faire ça… »

Elle a envisagé le préservatif, avant de renoncer et se souvient encore amère de la réflexion d’une gynécologue, inquiète pour son mari :

« Mais vous n’allez pas lui faire ça… »

A la maternité, elle a aussi été étonnée qu’on ne lui propose qu’un choix binaire :

« La pilule ou débrouille-toi toute seule. »

Bref, trois femmes. Un point commun. Le rejet de la pilule et plus aucun moyen de contraception si ce n’est une appli.

Emma a choisi Lady timer. Avec elle, elle traque ses périodes d’ovulations et de fertilité. Et quand son corps est dans les starting blocks pour faire un bébé, Emma et son compagnon s’abstiennent.

Emma et son appli, en mai 2016

Emma et son appli, en mai 2016

Deux ou trois mois à l’appli pour se roder

Il a fallu deux ou trois mois à l’appli pour se rôder. Une période pendant laquelle la jeune femme a fourni à l’appli toutes sortes de détails sur son corps. La teneur de ses pertes et de ses glaires, les boutons qui naissaient sur son visage, ses maux de tête.

« Retour au bio »

Dans les consultations Caroline Rebhi, membre du bureau du planning familial constate une envie de « retour au Bio ». De plus en plus de demandes pour des diaphragmes, des stérilets en cuivre. Cela a commencé avec le scandale des pilule de troisième génération… En 2014, une enquête de L’Ined relatait d’ailleurs :

« Près d’une femme sur cinq déclare avoir changé de méthode depuis le débat médiatique de 2012-2013 sur les pilules. Le recours à la pilule a baissé, passant de 50 % à 41 % entre 2010 et 2013. »

Au bout de cette période, Emma a vu que l’appli commençait à la connaître. Elles se sont apprivoisées. Elle la consulte deux fois par semaine. Avant, elle la consultait et la nourrissait tout le temps. Maintenant, l’appli tourne seule.

Si l’outil est plutôt neuf, la méthode est vieille. On l’appelle « Billings » quand il s’agit d’observer la glaire cervicale, « Ogino-Knauss » quand il s’agit de surveiller le calendrier et s’abstenir entre les huitième et dix-huitième jour du cycle.

Caroline Rebhi membre du Planning familial, explique au téléphone :

« Il n y a rien de nouveau mais c’est à la mode car les femmes considèrent la pilule comme une contrainte aujourd’hui (voire encadré). »

« Mix de grand-mère et de femmes du XXIème siècle »

Marion dit qu’elle se sent dans un « mixte de grand-mère et de femmes du XXIème siècle ». Emma est le genre de fille qui admire ses grands-parents :

« Ils ont leurs jardins, ils savent ce qu’ils mangent. Ils apprennent de la nature, d’eux-mêmes… »

Mais quitte à admirer cette méthode de grand-mère, pourquoi ne pas utiliser du papier et un stylo ?

« Le stylo et le crayon, je peux les prendre mais les oublier aussi… L’appli je l’ai tout le temps sous les yeux, elle calcule les choses pour moi. Dans ma poche il y a une sauvegarde de ma vie sexuelle. »

Pour ces jeunes femmes connectées, l’utilisation de l’appli est comme une évidence. Morgane raconte que cela lui a semblé tout naturel. Son téléphone lui sert à tout, du sport à l’allaitement. Pourquoi pas à gérer sa fécondité ?

Toutes mentionnent également que ces applis permettent plus de précision qu’une prise de notes sur papier, du fait qu’elles demandent à leur propriétaires beaucoup de renseignements.

Et toutes décrivent un sentiment nouveau, mélange d’écoute subtile de leur corps et de maîtrise. Marion :

« J’aime bien être le capitaine de mon propre bateau. »

« Je n’ai pas été assez prudente »

Cela n’empêche pas, parfois, des accidents. Morgane est tombée enceinte, il y a 6 mois. Elle a avorté par voie médicamenteuse. Elle n’incrimine pas son appli.

« C’est moi qui n’ai pas été assez prudente. J’ai pensé que j’avais un cycle normal, et ça n’a pas été le cas. »

Aujourd’hui, très vigilante, elle prend sa température tous les matins et observe ses sécrétions. L’appli lui fournit ensuite une courbe avec les chiffres de température fournis.

Morgane et son appli, en mai 2016

Morgane et son appli, en mai 2016

Gynécologue-obstétricienne à Lille, Delphine Hudry rappelle que certains spermatozoïdes s’échappent avant l’éjaculation et qu’ils ont une durée de vie de 8 jours. Il faut donc faire attention à la fenêtre de tir.

C’est précisément parce qu’elles ne sont pas des méthodes infaillibles qu’« Ogino » et « Billings » ont été tant décriées. On dit de celles qui la choisissent qu’elles sont irresponsables.

« Quand j’en parle à mes amies je me fais cracher dessus »

Emma n’en parle même plus.

« Quand j’en parle à mes amies je me fais cracher dessus. Elles me disent que c’est une folie, que je prends des gros risques. »

Le risque accepté, c’est pourtant la clé du choix de ses femmes. La Haute autorité de santé classe la méthode naturelle parmi les méthodes de contraception mais préconise aux professionnels de santé de :

« Bien expliquer aux femmes/couples que ces méthodes ont un taux d’échec élevé (voir fiche “ Efficacité des méthodes contraceptives ”). C’est pourquoi l’éventualité d’une grossesse non prévue doit être acceptable, sinon préférer une autre méthode. »

Elles l’acceptent. Marion s’est lancée à un moment de sa vie où son couple était stable.

« Un enfant n’aurait pas été un problème. »

Pour Emma, c’est encore différent. Elle a conscience du risque, mais si une grossesse arrivait ? Elle avorterait, répond-elle :

« Aucune méthode ne me convient autrement, je suis donc obligée de prendre ce risque »

« Chaque femme doit avoir un moyen de contraception adapté »

Au Planning familial, on se refuse à juger les femmes qui font ce choix.

« Chaque femme, chaque couple doit avoir un moyen de contraception qui lui est adapté. Le plus important c’est que la bonne info soit diffusée. Beaucoup de femmes nous disent qu’elles veulent arrêter la pilule car elle est cancérigène. C’est faux mais cette rumeur circule… »

Delphine Hudry, la gynécologue lilloise, tient sensiblement le même discours. Elle ne juge pas les femmes qui se sentent plus à l’aise avec ces méthodes mais regrette qu’encore une fois cette contraception repose entièrement sur les femmes dans le couple, se retrouvant enquêtrices de leur propres corps, le nez dans les infos et les calculs.

Quitte à parfois oublier leur désir.

Emma, Marion et Morgane jugent au contraire que ce sont les autres méthodes qui tuent le désir. Marion dit ne plus vouloir se « trifouiller » avec des éponges spermicides ou anticiper. Tandis que Morgane rit en racontant :

« Avec les préservatifs, on a des petits problèmes… Ils ne tiennent pas très bien. Et on a aussi essayé les diaphragmes, mais il faut s’y prendre à l’avance, c’est pas glamour. »

Gros marché

La plupart des applis destinées à traquer les cycles féminins sont gratuites et laissent à leurs utilisatrices le soin de préciser si elles souhaitent éviter une grossesse ou au contraire tomber enceinte.

En mars dernier un article du Guardian racontait d’ailleurs la surprise des créateurs de Kindara, Will Sacks et Kati Bicknell. Ils avaient imaginé cette appli comme un guide pour la contraception naturelle mais « dans les questionnaires, la grande majorité des utilisatrices disaient qu’elle ne cherchaient pas un substitut contraceptif. Au contraire : près de 75% traquaient leurs règles car elles voulaient tomber enceintes. »

Depuis quelques années, ajoutait cet article, le marché de ces applis est en plein boum. Clue, un des leaders du marché, revendique 4 millions d’utilisatrices venant de 180 pays différents.

 

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Publié par:
Benoit

Publié sur:
mai 22nd, 2016

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