«En réalité, cette mouvance n’a jamais disparu depuis la loi Veil», clarifie Nora Tenenbaum, de la Coordination des associations pour le droit à l’avortement et à la contraception (Cadac), pour qui «sur le fond, ils partagent les mêmes positions que leurs prédécesseurs».

Les Survivants actuels, qui revendiquent entre 500 et 800 inscrits sur leur site (un chiffre impossible à vérifier), ne sont de fait que la résurgence d’un mouvement né à la fin des années 90 et dont faisait partie leur porte-parole, Emile Duport, aujourd’hui âgé de 36 ans. Loin, donc, de l’«envie spontanée» née autour d’un café, que ce patron d’une agence de communication numérique aime à vanter. Leur credo ? Les jeunes nés après la loi Veil de 1975 avaient «une chance sur cinq d’y passer, vu qu’on pratique chaque année en France 220 000 avortements pour 800 000 naissances».

«Ils flirtent avec les limites de la loi»

Début juin, une centaine d’entre eux se rassemblaient à Paris pour un premier happening, au milieu d’autant de manifestants scandalisés par leur discours. Ces militants se disent révoltés par «la planification froide des naissances» (que leur porte-parole compare à une «loterie») et le «traumatisme» généré selon eux par le droit à l’avortement dans la société française. Cette diatribe n’est pas sans rappeler le discours des mouvements pro-vie. «Oui, au tout départ, le mec qui a eu l’intuition des Survivants première génération était salarié de la Trêve de Dieu», l’un des mouvements anti-IVG les plus extrémistes, admet Duport, qui nie toutefois tout lien des Survivants avec cette mouvance, ou même avec le monde politique et religieux. «On n’a rien à voir avec la bigote de service qui dit que c’est un crime, et on ne culpabilise pas les femmes», prétend-il. Au poignet, ce catholique assumé, né dans une famille de huit enfants, porte un bracelet siglé du nom de Joyce Meyer, auteure et conférencière chrétienne américaine. En guise de modèles, il cite mère Teresa et Jérôme Lejeune, découvreur du gène de la trisomie 21 et fervent militant anti-avortement. En 2005, c’est ce même Emile Duport qui lançait en France la «life parade» pour «promouvoir la famille et la dignité de la personne humaine» et militer contre l’homoparentalité, avec le soutien notamment de la fondation Lejeune.

Depuis, ce fils d’un «père dans le pinard» et d’une «maman prof de lettres», qui a fait toute sa scolarité dans des établissements privés catholiques, s’est lancé dans une véritable croisade contre l’IVG, après avoir «donné un coup de main» à «Frigide» Barjot, qui est «une amie», pour les visuels de la Manif pour tous. Selon la Croix, qui lui consacrait un court portrait en 2010, il aurait aussi exercé comme «conseiller en communication pour une agence qui travaille notamment pour l’Eglise».

A la fin des années 80, les commandos anti-IVG s’enchaînaient dans les blocs opératoires des établissements pratiquant des interruptions volontaires de grossesse. Les nouveaux activistes, qui se revendiquent de «l’agitprop», se sont rabattus sur Internet. «Ils flirtent avec les limites de la loi», déplore Anaïs Bourdet, auteure du blog féministe Paye ta shnek et initiatrice d’une campagne en ligne de réinformation sur l’IVG. Depuis la loi Neiertz de 1993 et la création du délit d’entrave, chercher à empêcher une femme d’avorter ou perturber l’accès aux établissements fait encourir jusqu’à deux ans de prison et 30 000 euros d’amende. En 2014, ce délit a été élargi aux tentatives d’empêcher de s’informer, via un amendement incorporé à la loi pour l’égalité réelle entre les femmes et les hommes. Sauf que le texte ne s’applique pas aux sites internet anti-avortement, ni aux marches pro-vie, au nom de la liberté d’expression.