« Comme si ma vie risquait de m’échapper »

Quand sa petite amie de 27 ans tombe enceinte par accident, Vincent s’est d’abord senti pris dans un étau. « J’étais incapable d’imaginer que je puisse devenir père. Je ne me sentais pas prêt mais surtout en danger. C’était comme si ma vie risquait de m’échapper, sans que je puisse exercer un quelconque contrôle dessus. » Le couple est ensemble depuis trois ans. Sa compagne, elle, était à première vue favorable pour garder l’enfant. Mais rapidement, Vincent lui oppose des arguments logistiques et rationnels : la jeune femme était encore étudiante et le couple parisien n’avait pas les moyens d’avoir un logement plus grand.Le couple se laisse plusieurs semaines de réflexion et discussions. Jusqu’à la décision finale, quinze jours avant le délai légal pour avorter. « On a sans doute fait durer le truc trop longtemps. Je tenais à ce que la décision soit partagée. J’ai cru que c’était le cas, ma copine le présentait aussi comme ça. » En anticipation, sa partenaire a voulu entamer avant l’IVG « une démarche de deuil véritable » pour « laisser un temps d’existence » à l’embryon. « À l’échographie, nous avons vu le sexe qu’allait avoir l’enfant. Nous avons plongé dans tout ça, ça a été très dur, nous ne nous sommes pas facilité l’expérience. »

Un an au « ras de la flotte »

Un an après l’avortement, Vincent se sent toujours « au ras de la flotte », alternant les épisodes dépressifs. La routine du couple est impactée, notamment leur vie sexuelle. « Ce qui était un havre de paix et de plaisir était devenu une source de souffrance et de méfiance. Nous avions gardé des charges émotionnelles lourdes à l’intérieur. Je portais une culpabilité énorme. Elle avait beaucoup de ressentiments vis-à-vis de moi. Je pense qu’au fond, elle était soulagée que le discours de rationalité soit venu de moi pour ne pas avoir à porter la charge morale. En tout cas, la réalité ne ressemblait pas à ce que nous nous étions dit avant. »Lui, plutôt « spontanément féministe », n’aurait pas pensé être bousculé à ce point par cette IVG. « Je ne m’étais jamais vraiment posé la question. Pour moi, les femmes font ce qu’elles veulent. Aucun de nous deux n’est croyant, mais nous avions tous les deux la sensation d’avoir violé l’ordre naturel des choses. Je crois que, quelle que soit la durée de vie de l’embryon, que l’on soit dans l’autoflagellation ou le déni, se pose la question du deuil. »

Une psychothérapie pour « faire le deuil »

Vincent et son amie se décident à aller chez le psy. Vincent découvre que sa mère avait également avorté. Cette dernière lui en parle alors pour la première fois « comme elle parlerait d’un rhume », lui assurant que « ce n’est pas grand-chose ». Le couple va jusqu’à faire l’expérience des constellations familiales, au cours desquelles des inconnus « incarnent » des proches pour révéler des problèmes enfouis. « Une personne a représenté l’embryon, nous lui avons parlé. J’ai pleuré comme jamais, ce fut une explosion émotionnelle très forte. Nous avons enfin sorti la tête de l’eau. »Parmi les proches de Vincent, le sujet reste tabou. On suppose que les hommes vivent l’expérience de façon périphérique. Éloignés de la dimension physique de l’IVG, certains n’en sont pas moins impactés pour autant. Mais ils préfèrent garder le silence, par honte, ou pour rester « fort ». « J’ai des amis qui ont vécu cela mais ils n’en parlent jamais. Je pense que pour se protéger, les gens mettent des barrières émotionnelles. Ils se disent qu’en évitant d’extérioriser la douleur, elle prendra peu d’espace dans le couple. L’idée qui prévaut est qu’il faut expédier le problème, continuer à vivre, etc. Tu peux rester dans la dissonance cognitive, tiraillé entre ce que ton mental te dit et ce que vit ton inconscient. Pour moi, c’est la définition du malheur. »Aujourd’hui, Vincent y repense souvent, mais se sent « en paix ». En affrontant leurs ressentiments, il a l’impression que son couple s’est épargné une douleur muette et durable. « Le fait de personnifier l’objet du deuil nous a permis de ne pas avoir cinq ou dix problèmes sous le tapis qui auraient pu ressurgir plus tard. Aujourd’hui, je n’ai pas l’impression que nous traînons des fantômes avec nous. Si c’était à refaire, je sais que ma décision ne changerait pas. Mais je mesure autrement les implications que peut avoir un avortement. »* Le prénom a été modifié.