Anna Kouznetsova : vers l’interdiction de l’IVG ?

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Anna Kouznetsova : vers l’interdiction de l’IVG ?


lecourrierderussie, 29/09/2016
Anna KouznetsovaAnna Kouznetsova parviendra-t-elle à bannir définitivement l’avortement en Russie ? C’est en tout cas ce que réclame publiquement cette jeune mère de six enfants et épouse d’un prêtre orthodoxe.

récemment désignée par Vladimir Poutine au poste de déléguée aux droits des enfants. Le magazine en ligne Lenta.ru dresse un portrait de la jeune femme.

« J’avais accouché à deux heures du matin, et à neuf heures, je répondais déjà au téléphone. Et pas à des félicitations, non : à l’appel d’une femme qui me demandait comment déposer une demande auprès du Front populaire, se souvient Anna Kouznetsova. Je lui ai tout expliqué. J’espère simplement que les pleurs de plusieurs nourrissons, autour de moi, ne l’ont pas découragée… »

C’est en octobre de l’année dernière qu’Anna Kouznetsova, alors directrice de la fondation de bienfaisance Pokrov (« Intercession »), s’est entretenue au téléphone avec cette femme, en direct de la maternité. Elle venait d’accoucher de son sixième enfant. Au total, elle a aujourd’hui deux filles et quatre fils.

Maintenant que Vladimir Poutine l’a nommée déléguée aux droits des enfants, Anna Kouznetsova devra certainement répondre au téléphone bien plus souvent. « Il faut savoir précisément ce pour quoi on se bat, et dans quel but, affirme la jeune femme de 34 ans. Je ne me suis pas fixé d’objectifs de carrière ni financiers – si ça avait été le cas, j’aurais mis beaucoup plus longtemps à arriver là où j’en suis. En revanche, je suis animée par le souhait de toujours déterrer la vérité, et ce souhait a joué son rôle. »

Jeunes pousses de conservatisme

« À l’école, je ne me considérais pas comme une militante, explique la nouvelle déléguée aux droits des enfants. Mais pour une raison mystérieuse, j’étais toujours élue déléguée de classe. J’étais bonne élève – je suis sortie du secondaire avec une médaille d’argent. »

Anna confie avoir été élevée dans un esprit conservateur. « Nous avions des principes, des valeurs, une conscience, le sentiment de culpabilité – ou, plus précisément, de responsabilité pour ses actes. Je ne peux pas obliger mes enfants à désherber le jardin. Mais à l’époque, à l’âge de 6 ans, j’avais déjà ma bande à désherber dans le potager de ma grand-mère, comme tous les petits-enfants d’ailleurs. Et nous allions jardiner en courant, à qui désherberait le mieux et le plus vite », raconte-t-elle.

Anna est pédopsychologue de formation. « J’ai travaillé dès mon troisième semestre de cours : d’abord, j’ai rédigé des notes pour des journaux, puis j’ai travaillé comme psychologue dans des écoles et des jardins d’enfants. J’ai continué comme ça jusqu’à mon mariage – et je me suis mariée quasiment dès ma sortie de l’université », confie-t-elle.

Le mari d’Anna est Alexeï Kouznetsov, ou père Alexiï. Il est développeur informatique de formation. Les jeunes gens se sont rencontrés à l’université : l’apprenti mathématicien a initié l’apprentie psychologue aux sciences exactes. « Alexeï était bien meilleur élève que moi, c’était une perle, dans toutes les matières, dit Anna à propos de son époux. Nous avons fait connaissance alors qu’il commençait son doctorat. Puis, il a finalement choisi la prêtrise et a terminé le séminaire. Dans ma famille, il y a plus d’intellectuels, et de son côté, ce sont plutôt des militaires et des prêtres. »

Le père Alexiï officie dans le village d’Ouvarovo, dans la région de Penza, dans l’église abritant l’icône miraculeuse de Pantéleimon le Guérisseur. « Elle fait des miracles aujourd’hui encore, elle guérit – j’ai moi-même été guérie une fois, poursuit Anna. Beaucoup de miracles se sont produits dans ma vie. J’ai rencontré beaucoup de gens qui m’ont aidée à faire le bon choix. »

« Mais vous êtes qui ? »

« Je n’avais jamais songé à créer une organisation publique. Je savais que j’allais devenir femme de prêtre, que j’aurais beaucoup d’enfants. Je n’avais pas la moindre idée de ce qu’étaient les ONG ni de ce à quoi elles pouvaient bien servir, et je ne faisais absolument pas confiance aux structures de ce type », se souvient la jeune femme. Elle et une amie ont simplement décidé, un jour, de faire une bonne action : « Nous sommes orthodoxes. Nous avons compris que nous devions aller dans les hôpitaux, aider les enfants abandonnés. Mais de là à ce qu’on nous laisse entrer : ce n’était pas si simple… »

Elles y sont parvenues. « Nous avons commencé à rendre visite aux enfants, se souvient Anna. Au départ, l’une après l’autre, ensuite, avec d’autres amis – avec tous ceux qui étaient prêts à donner un coup de main… Mais un jour, sur place, les médecins nous attrapent par le bras et nous disent : Mais vous êtes qui, d’abord ? Nous allons vous ficher dehors, et nous ne vous laisserons plus revenir. Nous étions très peinés. Mais que faire ? Si vous étiez une organisation publique, vous n’auriez qu’à signer un contrat avec l’hôpital – et personne ne pourrait plus vous chasser, nous ont alors suggéré les membres du personnel. »

C’est ainsi qu’est née l’organisation qui deviendrait par la suite la fondation Pokrov. « Les enfants abandonnés dont nous nous occupions ont commencé à être transférés de l’hôpital vers des orphelinats, raconte Anna Kouznetsova. Nous sommes donc allés les voir à l’orphelinat. Mais de mon côté, j’ai commencé à me demander comment faire pour que les enfants ne soient pas abandonnés et je me suis dit qu’il fallait probablement discuter avec les mamans, leur demander comment on pouvait les aider. »

Anna et son amie ont demandé à une responsable d’orphelinat les coordonnées des mères qui avaient abandonné leurs enfants. Anna a appelé ces femmes et a proposé de les aider : en payant leur loyer, en leur achetant des objets, des courses. « Certaines m’ont accueillie de façon très agressive, d’autres m’ont répondu immédiatement : J’ai besoin de ci et ça. Une maman a rapidement récupéré son enfant, se souvient Anna Kouznetsova. Cette petite est par la suite devenue ma filleule, elle s’appelle Svetlana. »

Finalement, deux enfants ont été récupérés par leurs mères. Une connaissance d’Anna en a adopté un troisième – la fondation avait aidé la mère, mais celle-ci avait tout de même refusé de reprendre son bébé. « C’est alors que j’ai compris que l’aide ne fait pas tout. Et surtout que ce n’est pas toujours bien d’attendre du secours, de compter dessus, explique Anna Kouznetsova. Les questions liées à la maternité et à l’enfance exigent une approche beaucoup plus subtile. Il n’y a pas de règles sur ce qu’il faut faire dans tel ou tel cas. Il faut toujours prendre en compte le facteur individuel. »

L’épreuve de l’avortoir

Mais c’est quand elle a commencé à travailler – comme psychologue – dans une clinique pratiquant des avortements et à y recevoir des femmes en consultation qu’Anna a éprouvé un réel désarroi : « Le monde s’est effondré sous mes pieds dès mes premiers jours dans cet avortoir, raconte-t-elle. En réalité, personne ne veut se débarrasser de son enfant. Mais une femme vous dit : Je prévois de refaire mon appartement dans les deux prochaines années – je ferai un enfant quand j’aurai terminé. Ou cette autre, qui se préparait à partir en Allemagne : Et si je me mets à avoir la nausée dans le bus ?… »

Parmi les interlocutrices de la psychologue, peu comprennent qu’il est question d’une vie humaine. « Personne ne m’a jamais parlé d’une violence subie ayant poussé à un tel acte, confie Anna. En revanche, j’étais constamment confrontée à des craintes et des peurs, des problèmes avec le père de l’enfant. J’ai compris peu à peu ces souffrances. »

Un prix pour la vie

Rapidement, la fondation Pokrov imagine un concours pour les cabinets gynécologiques de Penza. « C’est le cabinet où il y a eu moins d’avortements que l’année précédente qui gagne », explique Anna, exposant les règles du concours.  Pokrov promet au gagnant, la première année, une récompense de 20 000 roubles – une somme offerte par un donateur.

La première édition du concours a épargné 35 vies d’enfants. La deuxième, l’année suivante : 78. La troisième : 235. Après qu’Anna Kouznetsova a présenté son concours à Moscou, lors du forum Sainteté de la maternité, l’événement a été étendu à tout le pays. « C’était fin 2009, j’attendais mon quatrième enfant, se souvient-elle. Et nous avons alors reçu une subvention de la région, de 100 000 roubles. Nous avons pu ouvrir une ligne téléphonique anonyme pour les mamans, elle a super bien marché. »

À la distance d’une main tendue

Cette guerre offensive pour les valeurs familiales en vaut-elle vraiment la peine ? «  La rupture des liens au sein de la famille, c’est un pas en arrière. Mais chacun est maître de son choix, avance Anna Kouznetsova. Si la jeunesse s’éloigne des valeurs familiales, c’est signe que nous devons aller de l’avant de façon plus active, démontrer plus manifestement notre point de vue. »

Pour la déléguée aux droits des enfants, chaque famille peut trouver son bonheur. « Notre mission est d’en garantir les conditions. Nous pouvons, par exemple, introduire à l’école des leçons de lois morales en matière de vie de famille – afin que les jeunes sachent d’avance ce que c’est que la famille, le couple, qu’ils soient d’avance prêts à s’adapter l’un à l’autre, à faire des concessions. Pour qu’il y ait moins de tous ces divorces. »

Et plus généralement, estime Anna Kouznetsova, convaincue, il faut travailler à la distance d’une main tendue : « Je fais tout ce qui est en mon pouvoir et puis je tends la main et j’avance encore. Et tout ça avec mes six enfants – oui. Et alors ? »

Avortements : chiffres inquiétants

Selon les dernières statistiques disponibles, 1 120 000 femmes ont pratiqué une IVG en Russie en 2013, soit 25 avortements pour 1 000 femmes âgées de 15 à 44 ans (à titre de comparaison, ce chiffre est de 17 IVG pour 1 000 femmes aux États-Unis). Viktoria Sakevitch, chercheuse à l’Institut de démographie de l’École des hautes études en sciences économiques de Moscou, souligne que la Russie fait partie des pays développés affichant les chiffres les plus élevés en la matière : les femmes russes avortent trois fois plus que les Belges, les Allemandes ou les Néerlandaises.

Pour l’experte, ce constat s’explique par le fait que les Russes, mal informées sur les pratiques de contraception existantes, les utilisent encore peu. La Russie n’a pas de centres de planification familiale, et les femmes n’ont pas un accès libre, gratuit et anonyme à la pilule. Elles doivent se la procurer à leurs frais, en pharmacie. Les Russes sont aussi nombreuses à rester méfiantes quant à ce type de contraception. Dans le même temps, beaucoup de femmes n’osent pas demander à leur partenaire d’utiliser le préservatif lors des rapports sexuels.

« Afin de réduire le nombre d’IVG, l’État devrait informer la population sur les moyens de contraception et lancer des programmes de planning familial. Mais c’est un scénario très peu réaliste dans le contexte actuel du tournant du pouvoir vers un retour aux valeurs traditionnelles », précise Viktoria Sakevitch. En effet, dans sa politique à l’égard des familles, l’État russe suit aujourd’hui les recommandations de l’Église, opposée à la contraception et appelant à « éviter les relations sexuelles hors et avant le mariage ».

La Russie a été le premier pays au monde à autoriser l’avortement, en 1920. La pratique a été bannie entre 1936 et 1955, puis de nouveau autorisée.

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Publié par:
Benoit

Publié sur:
octobre 5th, 2016

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