UNE ÉPONGE À ÉMOTIONS

C’est Aude Vandenberghe, sage-femme depuis trente-trois ans et formée sur les empreintes émotionnelles par la sophro-analyste Lucienne Bouttier il y a cinq ans, qui anime l’atelier. Elle commence par sonder le petit groupe. « Pensez-vous que vos émotions se communiquent à votre bébé ou qu’il est dans sa bulle pendant neuf mois ? ». « Je pense que c’est une éponge. Il ressent tout ce qui se passe », lance Caroline. Faustine, elle, est plus sceptique. « Quand j’ai découvert cet atelier, j’ai pensé : “Ça ressemble à un truc de hippies”, reconnaît la jeune femme. Mais je suis venue parce que je suis curieuse. » Aude ne peut réprimer un petit sourire. « Vous allez voir que je ne suis pas complètement perchée, rassure-t-elle. Je vais commencer par vous raconter une histoire personnelle. Alors que j’étais en début de grossesse, j’ai perdu mon père. Vers l’âge de 3 ans, ma fille, Anna, a commencé à manifester des angoisses. Elle me demandait tout le temps : “Est-ce que tu ne vas pas mourir cette nuit ? Est-ce que tu ne vas pas mourir avant de revenir me chercher à l’école ?” J’ai consulté un psy qui m’a fait raconter ma grossesse et qui a fait le lien. Anna avait perçu ma peur de perdre mon père et l’avait prise pour elle. J’ai expliqué à ma petite fille que c’était moi qui, lorsque j’étais enceinte, avais eu peur de l’abandon, que cette émotion-là ne lui appartenait pas. Ses angoisses ont disparu d’une semaine sur l’autre. » Dans la salle, le silence s’est fait. Les regards sont attentifs. « Tout ce que vit une future maman pendant sa grossesse et pendant les neuf mois qui suivent l’accouchement, le bébé le ressent, poursuit la sage-femme. Des émotions de joie mais aussi de tristesse, de peur, d’insécurité, de rancœur. Le bébé s’imprègne de ces émotions, les mémorise et se les attribue. Comme il n’a pas conscience du monde qui l’entoure, il se croit seul et responsable de tout ce qu’il perçoit. Et cela va durer jusqu’à ses neuf mois, âge auquel il comprend qu’il ne fait pas partie intégrante de sa maman mais qu’il est un individu à part entière. Le problème, c’est que ces empreintes, tant qu’elles sont inconscientes ou incomprises, tirent les ficelles de notre vie. Elles nous conditionnent et nous manipulent à notre insu. »

PARLER À VOIX HAUTE OU AVEC SON CŒUR

« Et vous, quelles sont vos émotions ? » interroge Aude. C’est Faustine la sceptique qui se lance la première. « Je sais que j’ai un gros travail mental à faire, explique-t-elle. Je suis quelqu’un de très indépendant, limite égoïste. Cette grossesse, je ne l’ai pas voulue. J’ai découvert que j’étais enceinte à 4 mois. Nous avons décidé de garder l’enfant mais pour moi, ce n’est toujours pas complètement réel. Je me sens perdue, tous mes repères ont disparu. » « Pendant ces quatre mois, vous n’avez pas communiqué avec votre bébé, pas créé de lien avec lui, explique Aude. Le résultat, c’est que pendant toute cette période il a dû se sentir inexistant. Il faut simplement le lui dire : “Je n’ai pas communiqué avec toi parce que je ne savais pas que tu étais là.” On peut le dire à voix haute ou tout bas, au fond de son cœur. Les deux marchent aussi bien. » Et d’expliquer : « Les grossesses accidentelles ou non désirées peuvent laisser des empreintes émotionnelles fortes. Cela fait des adultes qui ne se sentent pas le droit d’exister, qui se tiennent toujours en retrait, qui ont tendance à culpabiliser. » Pas de panique : rien n’est irréversible. « Une maman qui ne voulait pas de son bébé doit simplement lui dire : “Ce n’est pas de toi dont je ne voulais pas, c’est de la situation (parce que j’avais déjà deux enfants, parce que j’étais encore étudiante, etc.)” », répète Aude. Dans la salle, les réactions sont diverses. Caroline fronce les sourcils, Mélanie s’absorbe dans ses pensées, Chloé s’agite, comme traversée de questions. « Qui d’autre voudrait nous parler de ses émotions ? » poursuit la sage-femme. C’est Caroline qui prend la parole : « Les choses sont un peu différentes pour moi. J’ai fait une fausse couche juste avant cette grossesse et j’avais peur que ça recommence. Pendant les cinq premiers mois, je me suis protégée et je n’ai pas investi mon bébé. Aujourd’hui, je culpabilise. Avec mon premier enfant, j’avais établi un lien dès les premières semaines. Avec celui-ci, j’ai encore du mal. Je mets plus de temps à préparer ses petites affaires par exemple. » « Parlez-lui, conseille Aude. Dites-lui : “Je n’ai pas été en lien avec toi parce que j’avais peur que tu ne restes pas. Mais ça ne veut pas dire que je ne t’aimais pas, juste que je ne pouvais pas.” » Emue, Caroline acquiesce doucement.

MON AUTRE, MON JUMEAU

« Certaines d’entre vous ont-elles déjà entendu parler de l’empreinte du jumeau perdu ? » interroge maintenant Aude. Silence dans la salle. « Une grossesse sur 8 démarre avec des jumeaux mais beaucoup moins qu’une sur 8 arrive à terme, poursuit-elle. Un des deux fœtus décroche en début de grossesse. Les mamans saignent un peu, généralement le gynéco préfère ne pas dire ce qui s’est passé. Mais le bébé qui reste dans le ventre croit que c’est sa faute si l’autre est parti. S’installent alors des croyances qu’il faut détricoter au risque de faire des adultes qui ont peur de dormir seuls, de manquer… ou de générer des comportements étranges. Le fils d’un couple d’amis avait un jumeau qui est parti au bout de cinq jours. Devenu jeune adulte, il n’arrivait pas à construire une relation amoureuse. Au bout de cinq jours, il larguait toujours sa copine ! En fait, il avait tellement souffert d’être quitté par son jumeau qu’il préférait partir le premier plutôt que de revivre ça. » L’histoire du jumeau perdu fait des remous dans la salle. « Mon petit garçon de 3 ans avait un jumeau que j’ai perdu à 7 mois de grossesse, confie Mélanie. On m’avait dit dès le début qu’il n’était pas stable, que j’allais le perdre, mais je ne savais pas quand. Est-ce que je dois parler à mon petit garçon ? » Aude acquiesce. « Dites-lui simplement : “Pendant sept mois, il y a eu quelqu’un à côté de toi et puis il n’a plus été vivant. Ce petit bébé n’avait rien à faire sur Terre, il était simplement venu t’aider à t’installer dans mon ventre. Il t’a aidé et puis il est parti.” » C’est maintenant Chloé qui prend la parole. « Je suis enceinte grâce à une FIV. On m’a implanté deux embryons mais le deuxième a disparu. Est-ce que cela suffit à faire de lui un jumeau perdu ? » « Trois jours suffisent pour créer l’empreinte des jumeaux perdus, répond Aude. Il n’est pas forcément utile de le dire à votre bébé mais si plus tard, dans la vie, vous détectez quelque chose (la peur de dormir seul, par exemple), il ne faudra pas hésiter à lui en parler. » Et de citer l’histoire de ce petit garçon de 10 ans qui allait systématiquement se coucher dans le lit de son petit frère et qui faisait un rêve récurrent : la fenêtre de la chambre s’ouvrait et quelqu’un s’envolait vers le ciel…