La PMA et l’effacement du père

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La PMA et l’effacement du père


chemere, 23/01/2020
La PMA et l’effacement du pèreEn 1978, Louise Brown, le premier « bébé éprouvette », était conçue. C’était l’invention de la Fécondation in Vitro (FIV) …I. Le processus d’élargissement de la PMA et ses racines

A. La PMA : description et problèmes éthiques

En 1978, Louise Brown, le premier « bébé éprouvette », était conçue. C’était l’invention de la Fécondation in Vitro (FIV), nouvelle technique de ce qu’on appelle la Procréation Médicalement Assistée (PMA, parfois aussi dénommée AMP = Assistance Médicale à la Procréation), qui était limitée jusque-là à l’insémination artificielle (injection de sperme dans le corps de la femme).

La FIV se déroule en quatre étapes.

1. Stimulation hormonale : on procède d’abord à une stimulation hormonale pour activer la production des gamètes de la femme (ovules).

2. Recueil des gamètes : on prélève des ovules de la femme et le sperme du conjoint ou bien celui d’un donneur.

3. Fécondation : Deux méthodes sont privilégiées :

a. Technique conventionnelle : on effectue une série de fécondations artificielles en éprouvette en mettant en contact le sperme et les ovules (c’est la FIV au sens strict).

b. Technique avec injection intra-cytoplasmique (ICSI) : on force la pénétration de spermatozoïdes dans des ovules avec une micropipette.

Dans les deux cas, un certain nombre d’embryons sont ainsi conçus. Tous sont congelés.

4. Transfert des embryons dans l’utérus : à la suite d’une sélection, certains embryons sont destinés à être implantés dans l’utérus de la femme. On procède à la décongélation et à l’implantation. Souvent, on implante plusieurs embryons, car il n’est pas certain que l’embryon réussisse sa nidification. Enfin, si plusieurs embryons nidifient et se développent, on procédera fréquemment à une « réduction embryonnaire », c’est-à-dire à un avortement sélectif, pour ne conserver que le ou les embryons désiré(s).

Le premier « bébé éprouvette » français a été conçu en 1982 [1]. On estime que, fin 2019, le nombre d’enfants ainsi conçus par PMA en France atteindra 400 000 (le nombre de naissances par FIV chaque année est estimé à 12 000). Il faut savoir que la technique est loin de réussir à tout coup [2]. Le taux de réussite moyen par rapport au nombre d’embryons implantés est estimé à 17 %. De plus, comme on vient de le dire, le nombre d’embryons conçus est très supérieur à celui des embryons implantés. En moyenne, on aboutit, pour l’année 2015, en France, à 18 embryons conçus pour un seul implanté [3]. Les autres sont congelés en attendant d’être implantés à nouveau chez la femme, ou bien donnés à un autre couple, ou bien à la recherche, ou enfin détruits. Comme disait Jean-Louis Touraine, le député LREM qui propose d’étendre la PMA aux femmes seules et aux lesbiennes vivant à deux, à propos de cette élimination massive d’embryons humains : « Éthiquement, ça trouble un peu [4] ».

Effectivement, c’est un peu « troublant » ! Il y a de nombreuses raisons qui rendent la PMA inacceptable sur le plan éthique :

1. La première et la principale : elle fait de l’embryon humain un objet fabriqué par la technique humaine. Or une personne ne se fabrique pas, elle s’engendre. Elle ne peut pas être « livrée » comme une chose dont on passerait commande, mais seulement accueillie comme un don gratuit qui dépasse absolument celui qui le reçoit, et cela dans un contexte de relations humaines intimes et profondes, au sein du couple. Seule cette manière de procréer convient à une personne humaine. En effet, toute personne humaine est, par nature et indépendamment du regard que l’on porte sur elle, douée de  raison et, par suite, du libre usage d’elle-même et de certains biens extérieurs. C’est ce qui fonde sa dignité inaliénable : elle est un sujet autonome de pensée et d’action libre. Cette autonomie est certes relative et non absolue, puisque la personne humaine est en relation constante, d’abord avec son Créateur, de qui elle dépend en tout et absolument, ensuite avec d’autres personnes humaines, dotées de la même dignité qu’elle, et dont elle dépend aussi sous certains rapports. Mais c’est une autonomie réelle, en ce sens que toute personne humaine est une source singulière de pensée et d’amour, irréductible à tout autre, et capable de marquer le monde d’une empreinte qui lui est propre. Une personne humaine n’est donc jamais interchangeable avec une autre, elle est unique et possède, à ce titre, une valeur inestimable, en quelque sorte infinie. Chaque personne humaine possède d’ailleurs, pour ainsi dire, la signature biologique de son caractère unique : c’est l’unicité absolue de son patrimoine génétique et la manière également unique dont celui-ci sera mis en œuvre au cours de sa vie.

Cette dignité intrinsèque à la personne humaine, sa valeur unique et irremplaçable, a une conséquence éthique capitale : on doit toujours la traiter comme un sujet de droits, jamais comme l’objet d’un droit. Je peux agir sur une personne, mais pas prendre pouvoir sur elle comme je le ferais d’un quelconque objet. Et, bien sûr, cette exigence s’impose dès la conception, puisque le statut de personne lui appartient dès le début de son existence : la première cellule de l’embryon (le zygote) possède déjà tout son patrimoine chromosomique singulier, même s’il n’est pas tout de suite pleinement actif. Il n’a pas encore l’exercice de la raison et de la liberté, mais il en a déjà la capacité radicale (un peu comme un homme endormi a encore la capacité radicale de raisonner, même s’il ne peut s’en servir) [5].

Par conséquent, le simple fait de « fabriquer » un embryon in vitro constitue un déni objectif de sa dignité de personne humaine. Inévitablement, l’embryon ainsi manipulé est ravalé au rang des choses, des réalités totalement maîtrisables par nous, parce que faites par nous. Il ne s’agit nullement de méconnaître l’amour très sincère que ses futurs parents peuvent lui porter ni le dévouement de médecins et d’infirmières qui ne demandent qu’à soulager une souffrance parfois épouvantable chez certains couples atteints d’infertilité. Mais il faut bien comprendre que ni la bonne intention ni l’heureux résultat ne suffisent à garantir la bonté éthique d’un acte, c’est-à-dire sa pleine adéquation au bien intégral de la personne. Il faut voir s’il n’y a pas, dans l’acte même, une réalité objectivement contraire à ce bien. Car, dans ce cas, en posant l’acte, j’ai l’intention objective de procurer un mal. En l’occurrence, ce mal consiste à « réifier » la personne, à la réduire au rang d’un objet fabriqué. C’est comme si, en pratiquant une FIV, avec toutes les manipulations embryonnaires qu’elle exige, j’envoyais ce message implicite : une personne humaine peut, dans certaines circonstances, être produite à l’instar d’un simple objet, comme un ordinateur. Mais alors, j’ouvre la boite de Pandore, car plus rien ne m’empêchera d’aller aussi loin que je le jugerai bon : un objet fabriqué n’a pas de droits, il est à ma disposition et je peux aller jusqu’à le détruire, s’il me semble que mon bien personnel l’exige. C’est d’ailleurs ce qui se produit, en fait, dans la FIV, pour nombre d’embryons humains : on reconnaît à certains le droit de vivre, à d’autres non. Qu’on veuille bien y réfléchir et l’on s’apercevra que c’est déjà une transgression éthique vertigineuse, sans parler de toutes celles qui pourront s’ensuivre.

C’est un aspect du problème qui échappe au Dr Testart, l’un des promoteurs du « bébé éprouvette ». Dans une interview publiée dans Valeurs Actuelles, Charlotte d’Ornellas lui demandait s’il lui arrivait de penser que c’est lui qui a fait le premier pas de la marche à l’eugénisme en réalisant en France la première FIV. Il répond : non, car la FIV, contrairement au transhumanisme, ne propose pas d’améliorer l’espèce, voire de dépasser la condition humaine. Elle ne guérit même pas, mais elle offre une solution alternative à un couple qui ne peut pas concevoir normalement. Cependant, il ajoute : « Je sais aussi que s’il n’y avait pas eu la FIV, il n’y aurait pas eu la suite [6]… » N’y a-t-il pas là une incohérence ? En fait, à partir du moment où la technique humaine se donne le droit de se substituer au processus naturel de la génération humaine, alors on sort de la génération humaine proprement dite, pour entrer dans la fabrication. La conception d’une personne n’est plus foncièrement différente de la fabrication d’un ordinateur. Donc, il n’y a plus de différence essentielle entre la personne, sur laquelle je n’ai pas tout pouvoir, et l’objet fabriqué, sur lequel j’ai tout pouvoir.

À cette objection éthique fondamentale, on peut en ajouter d’autres, qui ne sont que la conséquence du déni de dignité personnelle pour l’embryon impliqué par la PMA :

2. La FIV soumet la personne de l’enfant à la dictature du désir des adultes. Le mot « dictature » pourrait sembler excessif et blessant pour ceux qui ont recours à cette technique. Encore une fois, nous ne jugeons pas l’intention subjective des demandeurs, mais nous nous interrogeons sur la signification objective de la FIV, le regard qu’elle induit par elle-même sur l’enfant. À cet égard, il y a bien une différence profonde entre poser un acte conjugal avec l’espoir qu’une conception s’en suivra et demander à la technique de fabriquer des embryons puis de les sélectionner. Dans le premier cas, le désir d’enfant – en lui-même très légitime – reste entièrement subordonné à un processus naturel qu’on ne prétend nullement maîtriser. L’enfant est espéré, attendu comme un don imprévisible et non programmable, nullement comme un dû. Dans le second cas, il devient l’objet d’une prestation de service ; on le programme et on le sélectionne sur certains critères dans lesquels entre une bonne part de subjectivité. Dès lors, l’enfant est subordonné à la satisfaction d’un désir, il devient, en quelque façon, un dû. Comment ne pas voir qu’il y a là un très dangereux narcissisme ? Ce narcissisme peut aller jusqu’à l’absurde, comme dans le cas de ces deux lesbiennes sourdes de la banlieue de Washington qui ont obtenu, par insémination, une enfant comme elles le voulaient : sourd [7].

3. La FIV réduit les gamètes au rôle de matière première manipulable et ouvre ainsi la voie à la marchandisation des éléments du corps humain (toujours officiellement interdite en France, mais déjà pratiquée dans d’autres pays).

4. La FIV institue, sans le dire, une pratique eugéniste, puisqu’il faut bien, dans la sélection des embryons, se servir de critères pour discerner lequel est « meilleur » qu’un autre. Or, comme l’explique le Dr Testart, le but de la médecine est d’avoir des individus sains. Mais, avec les progrès de la médecine, la barre du « normal » en matière de santé s’élève toujours plus haut. Qu’est-ce qu’un « enfant sain » ? Très vite, on passe de « l’enfant sain » à « l’enfant plus performant » à tout point de vue, et on se prend à rêver de l’enfant « parfait ». Après le « bébé à tout prix », on en vient à vouloir le « meilleur bébé ». De l’eugénisme négatif (« bébé sans défaut »), on bascule sans s’en apercevoir dans l’eugénisme positif (« le bébé le meilleur »), comme l’explique bien Blanche Streb [8].

5. Enfin, la FIV peut être source de blessures psychologiques pour l’enfant qui apprend qu’il a été conçu de cette façon. Certains psychothérapeutes commencent déjà à tirer la sonnette d’alarme. Il semble que les enfants nés de PMA soient susceptibles, plus que d’autres, de développer certaines pathologies psychiques, comme par exemple un sentiment de toute-puissance (« Je suis le plus fort, tout m’est possible, puisque j’ai passé la sélection de la FIV »), le refus de respecter l’autre (« J’ai le droit de manipuler, puisque je suis moi-même né d’une manipulation »), ou bien un sentiment de culpabilité morbide (« Pourquoi suis-je en vie alors que tant d’autres ont été éliminés au cours du processus ? ») [9].

B. La PMA élargie : pourquoi on veut aller toujours plus loin

En 1994, la loi bioéthique valide et encadre le recours à la PMA (tout en interdisant la GPA). On précise que les deux membres du couple doivent être vivants et en âge de procréer. Le but de cette autorisation est double :

  • remédier à l’infertilité médicalement diagnostiquée d’un couple ;

  • ou bien éviter la transmission à l’enfant d’une maladie particulièrement grave, même si le couple demandeur est fertile.

On constate donc que, déjà, l’usage de la PMA va s’élargissant. Avant cet encadrement légal, les scientifiques promoteurs de la PMA ne parlaient que de venir en aide aux couples infertiles. Mais déjà, avec l’intervention du législateur, la PMA devient accessible à des couples fertiles.

Un pas de plus est franchi en 2014 : un arrêt de la Cour de cassation reconnaît l’adoption d’enfants par « l’épouse » d’une femme qui a conçu illégalement à l’étranger par PMA. C’est un premier pas vers la « PMA pour tous ». Evidemment, le vote de la loi Taubira en 2013 n’est pas pour rien dans cette évolution.

En 2017, Macron annonce l’ouverture des états généraux de la bioéthique et d’une concertation nationale sur l’ouverture de la PMA aux couples de femmes et aux femmes célibataires. Les états généraux ont eu lieu en 2018 et se sont révélés très largement défavorables à cette ouverture. Cependant, il est probable qu’elle aura lieu bientôt, puisqu’un projet de loi dans ce sens a déjà été présenté.

On constate donc qu’il existe une logique apparemment irrésistible du « toujours plus » en matière de bioéthique. Ce qui est possible sous certaines conditions doit l’être un peu plus tard (le moins tard possible) sans conditions. Ce qui est ouvert à certains doit l’être à tous. Pourquoi ? Quelles sont les racines de cette sorte d’emballement ?

1. La fascination pour la technique et le pouvoir qu’elle donne jouent un grand rôle. Les scientifiques, les gouvernants et le simple quidam sont pris d’une ivresse de toute-puissance. Le Dr Testart lui-même estime que de plus en plus de gens mettent dans la science tous les espoirs, toutes les attentes qui étaient, jusqu’alors, pris en charge par la religion. On n’attend plus seulement de la médecine qu’elle améliore ou prolonge la vie physique, il faut qu’elle élimine totalement la souffrance et la mort. Donc aucune limite à la recherche n’est tolérable.

2. L’aspect économique est aussi très important : le « marché de la vie », par exemple à travers le commerce des gamètes, est de plus en plus rentable.

3. Il y a, plus profondément, l’idée sous-jacente que la vie s’identifie au mouvement. Celui qui ne change plus meurt. Toute nouveauté est bonne en elle-même. Demain amènera forcément mieux qu’aujourd’hui. Cette idéologie, qui imprègne profondément les mentalités contemporaines, a été très bien analysée dans un bel essai de F.-X. Bellamy [10].

4. Il existe une cause encore plus profonde : la dissociation complète de la nature et de la liberté, comprise elle-même dans un sens totalement individualiste. Dans une vision réaliste, la nature est la base d’opérations indispensable à un exercice de la liberté sain et constructeur de la personne. Je suis libre, donc je peux faire certains choix personnels, mais sur la base du consentement à ce que je suis par nature : être humain, homme ou femme, de tel pays, à telle époque, etc. Ma nature met des limites à mon pouvoir, elle m’oblige à discerner entre des désirs réalisables et des désirs irréalisables, des désirs constructeurs ou des désirs destructeurs de mon bien personnel et du bien commun. Les deux ne sont pas séparables, puisque l’homme est un « animal social ».

Mais, depuis la fin du Moyen Âge, s’est mise en place une dissociation progressive entre la nature et la liberté : d’abord avec le nominalisme, qui coupe l’intelligence du réel : l’accès à la nature des choses devient problématique. L’intelligence n’a plus vraiment accès au vrai (sauf par la foi, dans la mesure où la révélation divine offre une garantie absolue de véracité) et la volonté n’a plus d’orientation naturellement fixée vers le bien. Puis vient la Réforme protestante, qui ferme l’homme à la grâce et proclame la primauté du jugement individuel sur toute autorité en matière religieuse. La liberté individuelle se met ainsi au-dessus de la révélation elle-même. Ensuite, avec les « Lumières », la raison achève de divorcer d’avec la foi, tandis que la liberté devient une sorte d’autonomie absolue. Les lois civiles (il n’existe plus de loi naturelle) et même la liberté d’autrui ne sont plus que des contraintes imposées à ma liberté : « Ma liberté commence là où s’arrête celle d’autrui ». Ces contraintes sociales ne sont qu’un mal nécessaire, il faut les réduire le plus possible pour faire plus de place à la liberté.

Il y a pourtant un domaine où la nature semblait garder l’intégralité de ses prérogatives : celui de la transmission de la vie. Jusqu’à une époque récente, il était admis qu’en ce domaine la liberté humaine reste très limitée. Je peux choisir d’avoir ou de ne pas avoir de relations sexuelles, mais je ne peux pas choisir mon propre sexe. Je peux souhaiter avoir des enfants, mais, s’il y a un obstacle biologique insurmontable, je n’ai plus qu’à faire mon deuil de ce désir irréalisable. Je peux souhaiter, si un enfant s’annonce, que ce soit un garçon ou une fille, qu’il ait telle couleur d’yeux ou de cheveux, mais ce n’est pas moi qui en déciderai. Tout cela, c’est l’affaire de la nature ou de la providence.

Seulement voilà : si la « nature » n’est rien d’autre qu’une contrainte, une limite à ma liberté ; si mon désir ne veut pas connaître d’autre loi que la sienne ; si toute frustration est, par définition, intolérable, pourquoi tolérer cette limite-là ? La science me donne le pouvoir, par la contraception et l’avortement, de ne pas avoir d’enfant, si je n’en veux pas : je le prends. Elle me donne, par la PMA, le pouvoir d’avoir des enfants quand je veux (en théorie), sans considération de sexe ou d’âge : je le prends. Elle commence à me donner même le pouvoir d’avoir le genre d’enfant que je veux, grâce à la sélection des embryons : je le prends.

En somme, du moment que la nature ne joue plus son rôle fondamental d’orientation et de régulation des désirs individuels, il est logique que la liberté individuelle revendique un pouvoir sans limites : mon désir est ma loi. Nous entrons dans l’ère du « désir roi ». C’est une sorte de délire narcissique collectif. Mais il y a forcément des victimes de ce désir prétendument tout-puissant. D’abord les enfants, bien sûr, et, plus généralement, les petits, les faibles, les dépendants, comme Vincent Lambert. Mais aussi les parents, et singulièrement le père.

II. L’effacement du père et le sens symbolique de cet effacement

A. L’effacement progressif du père dans les dérives bioéthiques

Il est frappant de constater qu’avec l’évolution des lois bioéthiques, de plus en plus libertaires, le père est le grand perdant. Déjà avec la contraception chimique : concevoir ou ne pas concevoir devient avant tout l’affaire de la femme, puisque c’est elle qui a le pouvoir (un pouvoir d’ailleurs bien fragile, qui la soumet à mille contraintes) sur les processus hormonaux dont dépend sa fécondité. Le corps de la femme, en se fermant à la vie, commence déjà à se fermer à l’homme, qui n’est plus un père potentiel.

Ensuite, plus gravement, avec la PMA pour couples au sens propre : le père n’est plus qu’un donneur de sperme, comme la mère n’est plus qu’une donneuse d’ovocytes. La fécondation n’est plus une rencontre de personne à personne, par le contact des corps, elle est une fabrication à l’aide d’éléments biologiques tirés des corps (qui se voient ainsi réduits au rang de pièces détachées d’une machine). Et, bien sûr, une fécondation par le sperme d’un tiers devient possible. Dès lors, le lien biologique avec le père est déjà brisé, même si ce père existe et peut être éventuellement recherché. L’enfant aura au moins un père d’intention, mais qui n’est pas son géniteur. Le lien charnel est tenu pour insignifiant. Mais, s’il a si peu d’importance, pourquoi de plus en plus de gens nés d’un don anonyme de sperme souhaitent-ils tellement retrouver leur géniteur ?

Avec la « PMA pour toutes », c’est-à-dire pour « couples [11] » de femmes ou pour femmes seules, c’est la paternité d’intention qui devient impossible. Elle est, dès le départ, refusée à l’enfant. Il aura sans doute un géniteur, mais pas de père, il ne saura pas, concrètement, ce qu’est un père.

Bien sûr, les conséquences psychiques pour l’enfant sont dramatiques. Tous les pédopsychiatres les reconnaissent. Le Dr Lévy-Soussan expliquait, en octobre 2018, à l’occasion des auditions menées par l’Assemblée Nationale pour la révision des lois bioéthiques, que, pour se construire, tout enfant a besoin d’une « scène originaire », c’est-à-dire une image mentale de sa propre origine. Dans le cas d’une parenté naturelle, la filiation biologique et la filiation symbolique concordent. L’enfant est donc dans les meilleures conditions pour constituer sa « scène originaire ». Dans le cas d’une adoption ou d’une PMA dans un couple normal, il aura plus de peine, car il devra réassocier ce qui a été dissocié. Dans le cas, enfin, d’une PMA sans père, l’enfant est privé de toute possibilité de se représenter son origine à partir d’un homme et d’une femme [12].

B. L’effacement du père ou le refus de l’altérité

Maintenant, demandons-nous : pourquoi est-il si grave, pour l’enfant, de ne pas pouvoir dire qui est son père ? Pourquoi le lien de filiation avec la mère, qui est pourtant si fort, ne lui suffit-il pas ? La réponse est la suivante : seul le père peut donner pleinement à l’enfant le sens de l’altérité. Contrairement à la mère, le père est, par son corps, radicalement distinct de l’enfant dès le départ. Il n’est pas dans une relation fusionnelle avec lui. Il est donc beaucoup mieux placé que la mère pour faire comprendre à l’enfant, lui faire même « sentir », éprouver dans son corps, dans sa sensibilité, que, dans le monde, il n’y a pas que le sacro-saint « moi » avec ses besoins, ses désirs, ses phantasmes. Il y a, distinct du « moi », impossible à réduire au « moi », l’immense domaine de l’autre, c’est-à-dire ce réel que je n’ai pas fait et que je ne peux pas plier à tous mes caprices. « Prenez vos désirs pour des réalités », disait le slogan de mai 68. Le père est justement celui qui apprend à l’enfant à ne pas faire cette sottise, à accepter que tous ses désirs ne soient pas réalisables.

Faisons un dernier pas : quelle est l’altérité fondamentale et fondatrice de toutes les autres que le père doit aider l’enfant à découvrir ? Elle est double :

a) C’est d’abord ce qu’on pourrait appeler une altérité immanente à l’enfant lui-même, à savoir la nature humaine. Car, s’il est vrai que je suis une personne, douée de liberté, je ne peux exercer cette liberté que sur la base des facultés que m’offre la nature humaine, et en tenant compte des orientations qu’elle m’indique. Or cette nature, je ne l’ai ni choisie, ni produite, je l’ai reçue d’un autre, avec tous ses caractères communs et individuels. Par rapport à ma volonté libre, la nature est la première altérité, la première réalité non maîtrisable à laquelle je dois consentir pour construire ma personne. Mais, si je veux, au contraire, n’être qu’un sujet de désirs tout-puissants et de droits sans limites, alors il faut absolument que je « tue » le père, ce gêneur dont la seule existence me rappelle que j’ai une origine extérieure à moi et que j’en ai reçu une nature qui limite ma liberté tout en la fondant.

b) C’est ensuite l’Autre par excellence, la toute première des réalités autres et extérieures, à savoir le Créateur, l’origine première de ma nature comme de ma personne. Le père est, pour l’enfant, la première image de Dieu en tant qu’il est le Tout Autre. Ce n’est pas un hasard si, dans la Bible, Dieu est parfois appelé « père », mais jamais « mère ». On dira parfois qu’il est « comme une mère » pour ceux qu’il aime, qu’il a des manières d’agir analogues à celles d’une mère, qu’il est « pris aux entrailles » par la pitié, qu’il console, qu’il réconforte [13]. Mais jamais il n’est dit être mère, alors qu’il est dit être père pour Israël (cf. Ex 4, 22-23 ; Dt 33, 6 ; Os 11, 1), pour Jésus-Christ et pour tous ceux qui croient en lui (cf. Jn 20, 17 : « Je monte vers mon Père et votre Père »). Pourquoi ? Parce qu’il est capital de faire comprendre aux hommes que Dieu est l’Autre par excellence, le Transcendant, l’Être avec lequel aucun rapport fusionnel n’est concevable, même s’il nous appelle à participer à sa nature et à sa vie divine.

En somme, la grande question que posent la PMA et toutes les dérives en matière de bioéthique est celle-ci : qui est, en définitive, le maître de la vie, la source du réel ? Dieu ou nous ? Robert G. Eward, inventeur de la FIV, dans un discours prononcé le 24 juillet 2003, pour le 25e anniversaire de Louise Brown, le premier « bébé éprouvette », a ces paroles révélatrices : « La FIV a été une réalisation extraordinaire, mais elle ne touchait pas seulement à l’infertilité […]. Je voulais trouver qui avait le dernier mot : était-ce Dieu ou bien les chercheurs dans leur laboratoire [14] ? » M. Eward aurait dû savoir – mais il ne voulait pas le savoir – qu’un être humain, issu d’un homme et d’une femme, qui a reçu d’eux sa nature, ne peut pas avoir le « dernier mot » s’il entreprend une lutte absurde pour s’émanciper de cela-même qui le constitue dans son humanité. Dans ce domaine, toute « victoire » n’est qu’une défaite de plus, et la victoire totale signifierait la destruction totale.

Face à ces épouvantables phantasmes de toute-puissance, ce délire narcissique collectif, les pères ont un rôle capital. Ils sont en première ligne pour défendre les droits de Dieu, de la nature, de l’autre, face aux agressions du « désir-roi ». Ils ont cette mission irremplaçable : apprendre à l’enfant qu’il doit ajuster ses désirs au réel, et non pas l’inverse. Que sa liberté lui est donnée pour se construite et non pour se détruire. Que le plus bel usage de sa liberté ne consiste pas à choisir ce qui est moins grand que lui et qu’il tient en son pouvoir, mais à consentir à ce qui n’est pas en son pouvoir, parce que c’est plus grand que lui. Et qu’en fin de compte, le plus beau de tous les consentements, le seul qui puisse le rendre pleinement vivant et pleinement heureux, c’est le consentement à l’amour que Dieu lui porte et qu’il lui demande, au projet sur lui de Celui qui est à la fois le plus lointain et le plus proche, son Père éternel.

A.-M. Crignon

Présentation auteur :

Le père Albert-Marie Crignon, religieux de la Fraternité Saint Vincent Ferrier, est docteur en théologie biblique. Il a publié, en juin dernier, une thèse centrée sur le thème de la filiation dans le livre de la Genèse : Qui es-tu mon fils ? La vie prophétique de Jacob et Rachel, Gn 25-35, Paris, Cerf, Lectio Divina 274, juin 2019.

[1] Le 24 février 1982 dans une clinique de Clamart.

[2] Cf. Blanche Streb, Bébés sur mesure. Le monde des meilleurs, Artège, 2018, p. 165 : « Citons par exemple le fait que beaucoup d’embryons ne survivent pas aux parcours de FIV ou ne s’implantent pas une fois transférés dans l’utérus, que près de la moitié des embryons ne résistent pas à la décongélation, que lors de grossesses multiples induites par stimulation ovarienne ou par implantation de plusieurs embryons, des interruptions sélectives de grossesse (appelées aussi réductions embryonnaires) sont pratiquées. Il y a beaucoup de déchets d’embryons, y compris d’embryons sains ». La FIV soumet les embryons à beaucoup de violences et impose à la mère (comme à son conjoint) ce qui est souvent ressenti comme un « parcours du combattant » pour aboutir, hélas, à un échec dans trois quart des cas.

[3] Pour ces chiffres, cf. Blanche Streb, op. cit, p. 18. Nous recommandons vivement la lecture de ce livre très éclairant, tant sur les aspects techniques de la manipulation embryonnaire que sur les graves problèmes éthiques qu’elle soulève.

[4] Cf. « PMA : ce que le débat ne nous dit pas », Charlotte d’Ornellas, Valeurs Actuelles, 14 février 2019, p. 26.

[5] Ce statut de personne n’est pas reconnu à l’embryon par le droit français. Juridiquement, on n’est une personne qu’à partir de la naissance. Si la personnalité juridique est reconnue à l’embryon, ce sera comme par un effet rétroactif une fois cette personnalité acquise par la naissance. Cet étrange décalage aboutit à ce paradoxe : « Une femme enceinte, se déplaçant en Europe, au gré des frontières traversées, porte en elle, tantôt un être humain sujet de droits, tantôt une chose indéfinie » (Blanche Streb, op. cit, pp. 229-230). Pourtant, comme le remarque encore Blanche Streb, nul ne conteste que l’embryon fasse partie, dès sa conception, de l’espèce humaine. Il est donc, au minimum, un être humain. Dès lors « faut-il vraiment persister à vouloir faire une distinction entre l’être humain et la personne humaine ? […] A-t-on déjà vu un embryon humain devenir autre chose qu’une personne humaine ? » (Blanche Streb, op. cit, p. 230).

[6] Cf. « L’eugénisme s’affirme comme projet de société », interview du Dr Testart par C. d’Ornellas, Valeurs Actuelles, 14 février 2019, p. 24.

[7] Cf. Pascal Riche, « Un couple de sourdes fait naître un enfant sourd », Libération, 10 avril 2002.

[8] Blanche Streb, op. cit., pp. 34-35.

[9] Cf. Blanche Streb, op. cit., pp. 163-168.

[10] François-Xavier Bellamy, Demeure. Pour échapper à l’ère du mouvement perpétuel, Grasset, 2018.

[11] En bon français, deux femmes ou deux hommes forment une « paire » ou un « duo », pas un « couple », qui suppose deux éléments hétérogènes. Il y a là un brouillage du langage qui n’est pas neutre.

[12] Cf. https:// www.lesalonbeige.fr/recherchons -desesperement-pedopsychiatre-favorable-a-la-pma-sans-pere/

[13] Voir par exemples ces paroles du livre d’Isaïe, qui ont vivement frappé sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus et l’ont aidée à découvrir sa voie d’enfance spirituelle : « Vous serez portés sur les bras et caressés sur les genoux. Comme un fils que sa mère console, moi aussi je vous consolerai » (Is 66, 12-13).

[14] Robert G. Eward, discours du 24 juillet 2003, cité in B. Streb, Bébés sur mesure, pp. 19-20.

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Benoit

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janvier 27th, 2020

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