IMG - Un témoignage

Dans ma chair, c’était hier encore, et pourtant, l’événement déjà dessine sa distance au cœur de ma mémoire. Tant de sentiments contradictoires persistent et se bousculent dans mon intérieur meurtri.

« L’enfant interrompu »

Chantal Haussaire-Niquet ; Ed Flammarion

 

Une femme témoigne de son vécu après une IMG

Dès l’annonce de cette anomalie chromosomique, tout fut vécu : le déni total de l’événement, dans l’horreur, le dépit, la révolte, les pleurs.

Ensuite l’essai de négociations avec l’impossible réalité : diagnostic assuré à 100 %, pronostic de mort certaine dans les quelques semaines suivant la naissance, s’il arrivait à terme, pour ce petit être que je portais depuis un peu plus de 20 semaines déjà et avec lequel j’avais si rapidement établi une cohabitation de connivence intime.

La déprime qui vient alors, la proposition des médecins pour une interruption médicale de grossesse, les tentations de garder ce bébé malgré l’avertissement des dangers pour ma propre vie, la souffrance de la confrontation avec une décision à prendre, l’appel au discernement.

Finalement, l’appropriation du diagnostic, l’acceptation qui se dessine. Mais le spectre de l’acte qui reste à poser, l’euthanasie qui n’ose pas se dire, l’accouchement à l’apparente normalité, le vide physiologique et psychologique qui s’ensuit, l’absence et la déstructuration, la solitude face à l’événement.

Dans cette succession de mouvements intérieurs, tour à tour, oppressants, libérateurs, petit à petit, grâce au temps donné au temps, grâce aux mains tendues à mon secours, j’ai commencé à entrevoir que ce chemin s’appelait le deuil, qu’il ne fallait pas chercher à le fuir mais au contraire accepter de traverser pour accoster, peut-être, sur une autre rive de la vie.

 « La mort des parents, c’est la perte du passé. La mort d’un enfant, c’est la perte de l’avenir. »

 « Petit Jack,

Voilà bientôt deux semaines que j’ai dû me séparer de toi, que nous avons dû nous quitter toi et moi!… Dans ma chair, c’était hier encore et pourtant l’événement déjà dessine sa distance au cœur de ma mémoire.
Tant de sentiments contradictoires persistent et se bousculent dans mon intérieur meurtri. Le vide est là, tout en moi, le vide de toi. Tu es né et trop vite parti bien loin de mes yeux. Le vide s’installe, oui, comme pour prendre sa place et rendre féconde son absence. Le vide demeure et me harcèle, il est là, il me guette ; je le regarde et l’affronte car c’est en lui que le goût renaîtra, c’est avec lui que la vie retrouvera son nom. Je ne dois pas le fuir, je le sais, je ne dois pas me tromper, le cacher, vouloir qu’il n’existe pas, en rentrant bien vite dans le tourbillon si naturel pour moi de l’activisme. Je dois le laisser être, demeurer, autant que le temps estime nécessaire.
Avec lui je pleure, il est vrai, mais avec lui je reste encore un peu en toi et toi en moi. Ce n’est pas refuser la réalité de ton départ, c’est juste accorder un peu de temps pour consommer l’absence, pour te laisser exister, pour ne pas trahir ta présence si petite de vie sur notre terre, pour murmurer avec tendresse seulement que nous t’avons donné ton papa et moi, Jack, Petit Jack.
Au-delà de ce temps sera sans doute un autre temps, mais il n’est pas important, d’évoquer ce temps-là. La présence alors sera autre, sera différente, singulière, extraordinaire. Mais aujourd’hui, petit Jacques, comme il est à la fois facile et difficile d’être tout avec toi !
Quand arrive le soir, mon âme n’éprouve plus que le désir de se refermer sur le noir de mon cœur impuissant, fatigué. Il est pourtant si tendre de s’endormir ainsi, avec seulement toi tout au creux de moi. Dans le silence de la nuit, je peux même arriver à croire que tu habites la maison. Mais non, Petit Jack, je le sais bien, tu n’habites que la maison de ce cœur blessé. Je suis profondément triste, encore bien souvent, car le retour à la maison avec en moi le vide de mon ventre, de ma tête, sans un petit bébé à regarder dans un couffin pour en comprendre le sens, est douloureux à intégrer. J’ai ici une épreuve à traverser. Je le sais. Les accès de déprime et les tentations de démission sont grandes, mais elle laisse malgré tout par instants se dévoiler la puissance d’une alliance à redécouvrir avec moi-même. Aujourd’hui la tristesse s’engouffre encore dans mon âme endeuillée, mais jamais elle ne s’abandonne totalement à la désespérance.

Car au cœur de l’abîme s’est installée l’immense confiance d’un lendemain en devenir. Cependant, je le sais déjà et je m’y accroche, l’issue me sera visible, reconnaissable par moi-même, au sortir du passage. Le deuil creuse mon désir d’aboutir, donne du sens à l’attente, renvoie à l’espérance du jour qui s’ouvrira enfin sur ce lendemain. Le deuil autorise tout, il doit d’ailleurs tout s’autoriser. : Le déni, la révolte, les cris et les pleurs. Il doit tout consommer, n’a rien fait épargner pour être capable de restaurer en son temps une parole de vie.
Cet accès d’éternité, Petit Jack, tu en as eu la clé plus rapidement que nous tous. Voilà pourquoi je trouve aujourd’hui souvent refuge dans la rassurante sérénité de t’avoir procuré mieux que notre bien pauvre condition humaine. Mais, le deuil de toi, déjà en marche, est encore à faire. Tant de maux intérieurs torturent mon âme malmenée, bousculée, écartelée. Tout se jouxte et s’entrechoque sans que ma douleur puisse être combattue par les armes de mon espérance. Mais un jour viendra, Petit Jack, je le sens, ou ta place sera creusée en moi et autour de moi, bien calé avec justesse et où, comme tout enfant qui vient de naître,  tu dessineras de ton absence un relief bien à toi au sein de notre vie.
Pour en arriver là, il me faut certainement accepter maintenant de me retourner sur huit jours de ma vie. Huit petits jours totalement absurdes et déraisonnables. Huit jours si courts et si longs à la fois, habités des espérances les plus folles mais aussi des souffrances les plus meurtrières. Je voudrais pour toi, mon bébé, et pour moi également, oser en faire ici une relecture. Je veux restituer la pleine authenticité de mes émotions,  livrer tous mes sentiments éprouvés, essayer avec toi d’ordonner mon chaos intérieur, tenter de trouver un sens à ce qui n’en a pas. Laisse-moi ainsi porter sur toi, Petit Jack, toute l’immensité de mon amour maternel qui saigne mais qui espère ».