Témoignage

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Témoignage

fausse-couche«On m’a dit: “votre enfant est mort”. C’était une heure après l’accouchement. La sœur supérieure est allée tirer les rideaux, le jour de mai est entré dans la chambre. J’avais perçu l’enfant quand il était passé devant moi, tenu par l’infirmière. Je ne l’avais pas vu. Le lendemain, j’ai demandé: “Comment était-il?”

On m’a dit: “il est blond, un peu roux, il a de hauts sourcils comme vous, il vous ressemble”.

– “Il est encore là?”
– “Oui, il est là jusqu’à demain”.
– “Est-il froid?”

R. m’a répondu: “Je ne l’ai pas touché mais il doit l’être. Il est très pâle”. Puis il a hésité et il a dit: “Il est beau, ça doit être aussi à cause de la mort”.

J’ai demandé à le voir. R. m’a dit non. J’ai demandé à la mère supérieure, elle m’a dit non, que ce n’était pas la peine. On m’avait expliqué où il était, à gauche de la salle de travail. Je ne pouvais pas bouger. J’avais le cœur très fatigué, j’étais couchée sur le dos, je ne bougeais pas. (…)

Un soir, sœur Marguerite était de garde. Je lui ai demandé: “Que va-t-on en faire?”

Elle m’a dit: “Je ne demande pas mieux que de rester auprès de vous mais il faut dormir, tout le monde dort”.
– “Vous êtes plus gentille que votre supérieure. Vous allez aller me chercher mon enfant. Vous me le laisserez un moment”.
Elle crie: “Vous n’y pensez pas sérieusement?”
– “Si. Je voudrais l’avoir près de moi une heure. Il est à moi”.
– “C’est impossible, il est mort, je ne peux pas vous donner votre enfant mort”.
– “Je voudrais le voir et le toucher. Dix minutes”.
– “Il n’y a rien à faire, je n’irai pas”.
– “Pourquoi?”.
– “Ça vous ferait pleurer, vous seriez malade, il vaut mieux ne pas les voir dans ce cas, j’ai l’habitude”.

C’est le lendemain, à force, on m’a dit pour me faire taire: on les brûlait.

C’était entre le 15 et le 31 mai 1942. J’ai dit à R.: “Je ne veux plus de visites, rien que toi”. Allongée toujours sur le dos, face aux acacias. La peau de mon ventre me collait au dos tellement j’étais vide. L’enfant était sorti, nous n’étions plus ensemble. Il était mort d’une mort séparée. Il y avait une heure, un jour, huit jours; mort à part, mort à une vie que nous avions vécue neuf mois ensemble et qu’il venait de quitter séparément. Mon ventre était retombé lourdement sur lui-même, un chiffon usé, une loque, un drap mortuaire, une dalle, une porte, un néant que ce ventre. Il avait porté cet enfant, pourtant, et c’était dans la chaleur glaireuse et veloutée de sa chair que ce fruit marin avait poussé. Le jour l’avait tué. Il avait été frappé à mort par sa solitude dans l’espace. Les gens disaient: “Ce n’était pas si terrible, à la naissance il vaut mieux ça”.

Obligée de tout imaginer (…).»Etait-ce terrible? Je le crois. Précisément, ça: cette coïncidence entre sa venue au monde et sa mort. Rien, il ne me restait rien. Ce vide était terrible. Je n’avais pas eu d’enfant même pendant une heure.

 

Marguerite DURAS

L’horreur d’un pareil amour, texte sans doute écrit pendant la guerre et publié dans Sorcières, 1976, repris dans Outside, 1984.